L'Église de Presles
Soumis par admin le dim, 02/08/2026 - 18:12L'église de Presles, un des rares paysages peint par Mary Cassatt.
Mary Cassatt est connue pour être une artiste peintre de portraits et de maternités, mais pas de paysages. Dans sa correspondance, elle disait elle-même qu'elle n'était pas paysagiste.
Lettre du 30 janvier 1894 à Eugenie Heller, écrite à la villa La Cigaronne au Cap d'Antibes : « (…) Notre villa donne sur la mer et sur les montagnes enneigées au loin avec dessous les collines revêtues d'oliviers – je pense qu'un bon nombre de peintres américains paysagistes sont ici- le paysage est trop panoramique pour mon goût, mais sans aucun doute devrait pouvoir être interprété par un grand homme, d'une façon artistique ;je n'en ai encore jamais fait à ma grande satisfaction. Je me contente d'un petit bout de paysage dans l'arrière-plan de mesfigures (…) » .
Lettre du 19 mai 1896 de Beaufresne à Paul Durand-Ruel : « je suis établie ici pour l'été et je travaille dur. J'espère vous soumettre quelques pastels d'ici peu. Si j'étais un peintrepaysagiste, je n'aurais aucun souci dans la recherche de beaux sujets. Le pays est charmant, nonobstant la sécheresse (…) » .
Il y aurait cependant quelques exceptions avec sa seule nature morte Vase de lilas à la fenêtre, une huile du début des années 1880, conservée au Metropolitan Museum de New York, et deux peintures à l'huile figurant une église. Adelyn Dohme Breeskin a inventorié en 1970 dans son catalogue raisonné sur les huiles, pastels, aquarelles et dessins de Mary Cassatt, deux tableaux ayant pour titre L' é glise à Jouilly et L' é gliseà Presles, sous les références BrCR206 et BrCR207 (Br = Breeskin et CR = CatalogueRaisonné). Ces deux œuvres sont accompagnées d'un descriptif, comme suit :
Premier tableau, sous la référence BrCR206 :
The Church at Jouilly , c.1892 (avec une photographie du tableau)
Oil on canvas, 54,7 cm x 65 cm
Signed lower right : Mary Cassatt
- Description : In the middle of a green field stands a peasant woman wearing a drak blue dress with a white apron and carrying a basket. Beyong her toward the right is a small tree, then a wall, beyong which rises a large church in the midst of houses.
- Collections : from the artist to her brother Gardner Cassatt ; to his daughter, Mrs Horace B. Hare ; to a grandniece of the artist, Philadelphia.
- Exhibition s : Philadelphia Museum of Art, 1960 ; M. Knoedler & Co., New York, 1966 (cat 23).
Deuxième tableau sous la référence BrCR207 :
The Church at Presles, c.1892 (sans aucune illustration.)
Oil on canvas, 73 x 59,5 cm
Unsigned, Mathilde X, collection stamp on verso.
- Note : No description available / pas de description disponible
-
Collections : From the artist to Mathilde Valet, 1927 ; Mathilde X sale,
Paris, 1927 ; Hôtel Drouot sale (cat 71), 29 Oct. 1927, ''composant la collection de M.R.P.'' ; present location
unknown. -
Exhibitions :
Galerie A.-M. Reitlinger, Paris, 1927 (cat 55).
Adelyn Dohme Breeskin prétend que ces deux tableaux ont été réalisés circa 1892 . Or Mary Cassatt était à Presles en 1885 et non pas en 1892. Elle avait passé l'été 1884 à Viarmes (6 km de Presles) et l'été 1885 à Presles même, comme le précise la chronologie du catalogue de l’exposition de l’Art Institute de Chicago, en 1998-99, Mary Cassatt : Modern Woman , p. 338.
En 1892, Mary Cassatt séjourne à la villa St. Anne au Cap d'Antibes du mois de janvier au mois de mars ; puis retour à Paris jusqu'au mois de juin, ensuite elle se rend à Bachivillers pour commencer à travailler sans interruption jusqu'en février 1893 sur la grande fresque murale destinée à l'Exposition universelle de Chicago de 1893 dont l'ouverture était prévue au mois de mai.
Aurait-elle peint, à partir d'études réalisées sur place en 1884 ou 1885, les deux églises à la villa St. Anne au Cap d'Antibes, ou dans son appartement du 10 rue de Marignan à Paris, avant de partir pour Bachivillers ? On sait seulement qu'elle était très accaparée en ce début d'année 1892 par la réalisation de gravures, et la décision d'accepter ou non la commande pour la fresque de Chicago, puis par la conception de cette fresque murale réalisée à Bachivillers. Comment aurait-elle eu le temps de peindre ces deux paysages avec une église ?
Adelyn Breeskin se serait-elle trompée dans les dates ? Les tableaux seraient-ils de 1885, plutôt que circa 1892 ? Quand on connaît le sérieux avec lequel A. Breeskin a réalisé son catalogue raisonné, la différence entre les deux dates paraît bien trop grande. La faute incomberait probablement à Mary Cassatt qui était fâchée avec les dates qu'elle n’inscrivait d'ailleurs que rarement sur ses œuvres.
Pour résoudre cette énigme, il était tentant d'aller vérifier in situ l’existence de ces deux églises.
L’église de Presles est bien connue, mais celle de Jouilly ? Aucun village ne porte ce nom en France. Dans le Val-d'Oise, il n'existe que deux villages portant un nom qui s'en rapproche : Jouy-le-Moutier à environ 30 km de Presles, trop loin et Jouy-le-Comte, aujourd'hui un hameau de Parmain, à moins de 10 km de Presles. Dans l'Oise voisine, un seul village, Jouy-sous-Thelle, pourrait convenir, mais l’église ne ressemble pas au BrCR206.
Il ne restait plus qu'à aller faire une excursion à Jouy-le-Comte et à Presles.
Par un beau samedi de ce début d'automne 2023, l'exploration commence par le village de Jouy-le-Comte, qui se trouve sur la rive nord de l'Oise. Arrivés sur place, déception ! L'architecture de l'église de Jouy-le-Comte ne ressemble en rien à celle de l'illustration de la peinture BrCR 206 du catalogue de A. Breeskin.
Le périple se poursuit jusqu’à Presles. Une fois l’Oise traversée à l'Isle Adam, on parcourt la forêt du même nom pour se rendre au village de Presles, qui avait inspiré Camille Corot vers 1850 dans une vue lointaine où se détache l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, toile que connaissait peut-être Mary Cassatt et qu’elle a décidé également de peindre.
En effet, la vue extérieure du clocher, surtout son toit pointu avec ses deux épis de faîtage en zinc, l'un couronné du coq et l'autre d'un petit drapeau en zinc, puis le chœur de l'église avec ses trois grands vitraux encadrés par des contreforts surmontés de pinacles en leur milieu, sont exactement identiques au bâtiment peint avec une très grande exactitude par Mary Cassatt dans le tableau BrCR206. Il apparaît ainsi que le titre de ce tableau est erroné : il ne s'agit pas de The Church at Jouilly, mais The Church at Presles.
La photo ci-dessous est explicite. Seule une vue rapprochée a été possible, car le grand champ où figure une paysanne portant un panier, n’existe plus. Tout un quartier de maisons a été construit, ce qui empêche tout recul pour prendre la photographie de l’église.
Photographie de l'église de Presles, 23 septembre 2023
Vue de Presles autour de 1900
Mais alors que conclure pour le tableau BrCR207 ? N’ayant pas d’illustration et sa localisation étant inconnue, il sera bien difficile de répondre. Il faudrait pouvoir avoir accès au catalogue de l’exposition qui a eu lieu à Paris en 1927 à la galerie A.-M. Reitlinger où le tableau figure au no 55.
On peut néanmoins avancer que cette peinture ayant été offerte par Mary Cassatt à sa dame de compagnie Mathilde Valet, n’était pas d'une très grande valeur artistique. Il s’agissait probablement d’une étude de l'église de Presles, même si elle a été réalisée à l'huile dans un plus grand format que le tableau définitif. Mary Cassatt avait offert à Mathilde Valet un grand nombre d’esquisses ou d’études de ses œuvres, pour l’aider financièrement après sa mort.
La conclusion de cette distrayante enquête, est la suivante. Jouilly est une appellation erronée, dont l’origine reste mystérieuse. Le seul paysage avec une église peint par Mary Cassatt est bien celui de Presles et non pas de Jouilly, un village qui n'existe pas. Les références BrCR206 et BrCR207 de A. Breeskin représentent donc une seule et même église, celle de Presles, au nord du Val d'Oise.
Michel Chacon, avec la participation de Françoise Chacon, septembre 2023.